Versailles à Auvers : les artistes qui ouvriront demain le 45e Festival d’Auvers dans l’église immortalisée par Van Gogh
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L’ÉPOQUE - Demain soir, lorsque les dernières lueurs du jour commenceront à se dissoudre dans les pierres pâles d’Auvers-sur-Oise, ce ne sera pas seulement un concert qui s’ouvrira dans l’Église Notre-Dame-de-l’Assomption d’Auvers-sur-Oise, mais une véritable dramaturgie de la mémoire européenne. Car le Festival d’Auvers-sur-Oise semble avoir compris, depuis longtemps déjà, que certains lieux ne peuvent accueillir la musique sans que celle-ci ne dialogue aussitôt avec les strates invisibles du temps qui les habitent encore.
27.05.2025 © L'ÉPOQUE PARIS
Par Nereides de Bourbon

À Auvers, rien n’est jamais entièrement silencieux. Ni les chemins traversés jadis par Vincent van Gogh, ni les champs battus par le vent, ni même cette église dont les lignes instables furent saisies par le peintre quelques semaines avant sa mort. Tout semble encore traversé d’une vibration ancienne, comme si le village tout entier demeurait suspendu dans une forme singulière d’inachèvement sensible.
C’est précisément dans cet espace chargé d’une mémoire presque tactile que l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles ouvrira demain la quarante-cinquième édition du festival sous la direction de Gaétan Jarry. Et le choix de cet homme pour conduire une telle soirée n’a rien de fortuit.

Depuis plusieurs années, Gaétan Jarry s’impose comme une figure montante du paysage baroque français. Organiste, claveciniste, chef d’orchestre, fondateur de l’ensemble Marguerite Louise, il appartient à cette génération de musiciens qui ont cessé de considérer le répertoire baroque comme une simple reconstruction historique pour lui restituer sa puissance organique, dramatique et presque physique. Formé à Versailles puis au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, il développe une direction d’une grande précision architecturale, mais toujours animée d’un souffle profondément théâtral. Chez lui, le détail musicologique n’écrase jamais la respiration intérieure de l’œuvre ; au contraire, il la révèle.
En 2015, il fonde l’ensemble Marguerite Louise, formation rapidement remarquée pour l’exigence de son travail sur le grand répertoire français des XVIIe et XVIIIe siècles. Très vite, son nom commence à circuler bien au-delà du cercle spécialisé de la musique ancienne. Ce qui frappe alors chez lui, c’est sa capacité à restituer au baroque son mouvement originel : non une musique figée dans la révérence patrimoniale, mais une matière vivante, traversée d’élan, de lumière et parfois d’une violence contenue.
Son lien avec l’Opéra Royal de Versailles apparaît presque naturel. Versailles exige précisément ce mélange rare de rigueur stylistique et de sens de la pompe cérémonielle que Gaétan Jarry semble maîtriser avec une élégance singulière. Sous sa direction, Händel, Charpentier, Purcell ou Rameau cessent d’être de simples monuments historiques pour redevenir des expériences physiques où les couleurs orchestrales retrouvent leur puissance de fascination première.
Mais réduire Gaétan Jarry à un simple spécialiste du baroque français serait profondément insuffisant. Son travail se caractérise également par une attention très subtile à la spatialité du son. Chez lui, la musique semble toujours pensée en relation avec le lieu qui l’accueille. Et il est difficile d’imaginer contexte plus particulier que l’église d’Auvers-sur-Oise, chargée à la fois de mémoire religieuse, picturale et désormais musicale.
Le choix du programme de demain soir révèle d’ailleurs cette intelligence très profonde des correspondances sensibles entre musique et territoire. La Water Music de George Frideric Händel, composée en 1717 pour accompagner une navigation royale sur la Tamise, demeure l’un des exemples les plus saisissants d’une musique pensée non comme un objet autonome mais comme une extension même du paysage. Les vents, les cordes et les pulsations rythmiques y reproduisent presque les mouvements de l’eau, les flux du regard, les reflets changeants du visible. Entendue demain à Auvers, cette œuvre pourrait apparaître comme une réponse sonore aux champs mouvants et aux ciels traversés de lumière peints par Van Gogh durant l’été 1890.
Puis viendra la monumentale Music for the Royal Fireworks, composée en 1749 pour célébrer le traité d’Aix-la-Chapelle. Rarement musique cérémonielle aura porté avec une telle intensité l’idée même de splendeur publique. Pensée à l’origine pour accompagner un gigantesque feu d’artifice royal à Londres, l’œuvre déploie une architecture sonore où les cuivres et les masses orchestrales produisent une sensation de grandeur presque impériale. La faire résonner aujourd’hui dans l’église d’Auvers revient à introduire au cœur même du village de Van Gogh une mémoire du faste européen qui contraste vertigineusement avec le dépouillement absolu de la Chambre n°5 de l’Auberge Ravoux. Comme si le Festival faisait soudain coexister deux visions opposées mais complémentaires de la civilisation européenne : d’un côté l’éclat cérémoniel des cours et des palais ; de l’autre, la nudité silencieuse d’une petite chambre mansardée où un homme, dans une solitude presque monastique, peignait ses derniers paysages.
Ce programme d’ouverture semble avoir été pensé comme une vaste fresque cérémonielle où le faste orchestral de Händel rencontre l’élégance théâtrale et chorégraphique de Rameau. Mais la notion même de cérémonie doit ici être comprise dans son sens le plus profond. Il ne s’agit pas simplement d’un événement mondain ou patrimonial. Depuis sa création, le Festival d’Auvers-sur-Oise cherche moins à juxtaposer des concerts qu’à faire naître de véritables instants de communion esthétique, où la musique, l’architecture et la mémoire historique cessent momentanément d’être perçues comme des réalités séparées.
Dans cette dramaturgie sonore, les voix joueront demain un rôle essentiel.

La soprano Marie Zaccarini incarne cette tradition française du chant baroque où l’élégance de la ligne vocale ne s’oppose jamais à l’intelligibilité du texte. Dans son approche, tout semble guidé par une recherche de limpidité expressive : la voix ne cherche jamais à écraser l’orchestre ou à produire une démonstration virtuose autonome ; elle se déploie au contraire comme une lumière traversant discrètement la texture orchestrale.
Membre de la promotion 2025-2027 de l’Académie de l’Opéra Royal de Versailles, Marie Zaccarini appartient à cette nouvelle génération de jeunes solistes que l’institution accompagne dans le répertoire lyrique, sacré et baroque. L’Académie de l’Opéra Royal a précisément pour vocation de former de jeunes chanteurs à la réalité de la scène, au travail avec les chefs, les metteurs en scène et les musiciens, ainsi qu’aux styles spécifiques de la musique française des XVIIe et XVIIIe siècles.
Formée au Conservatoire de Bordeaux auprès de Maryse Castets, Marie Zaccarini développe très tôt une affinité particulière avec le répertoire baroque. Cette attirance la conduit à suivre les masterclasses de plusieurs figures majeures de l’interprétation ancienne parmi lesquelles Damien Guillon, Christian Immler, Stéphane Fuget, William Christie et Sébastien Daucé. Cette filiation artistique apparaît essentielle pour comprendre la subtilité stylistique de son approche vocale : chez elle, le baroque ne devient jamais un simple exercice décoratif, mais une matière profondément respirante, portée par le texte, les couleurs harmoniques et la circulation intérieure du souffle.
Son parcours scénique témoigne déjà d’une immersion progressive dans l’univers du théâtre musical baroque. En 2018, elle interprète Chloé dans Le Jugement de Midas de Grétry sous la direction de Stéphane Fuget dans une production réunissant le CRR de Paris et le Conservatoire Royal de Liège. Elle collabore également avec l’ensemble Les Épopées et participe à l’enregistrement des Grands Motets de Lully à la Chapelle Royale de Versailles, expérience particulièrement significative dans un lieu où l’acoustique, l’architecture et la musique semblent encore porter la mémoire sonore du Grand Siècle.
En 2021, elle interprète Léonore dans La Vénitienne de De La Barre à l’Opéra de Limoges. Depuis 2022, elle se produit également avec l’ensemble Les Caprices de Marianne dans des programmes destinés au jeune public, notamment à l’Opéra National de Bordeaux, tout en collaborant avec l’ensemble Aedes dirigé par Mathieu Romano. En 2024, elle rejoint enfin Le Concert d’Astrée sous la direction d’Emmanuelle Haïm, l’une des figures les plus importantes du renouveau baroque européen contemporain.
Présente dans plusieurs productions liées au répertoire ancien et à l’univers versaillais, Marie Zaccarini s’inscrit ainsi dans une génération d’interprètes ayant redonné au chant baroque sa finesse originelle, loin des lourdeurs romantiques qui dominèrent longtemps ce répertoire. Son travail sur la diction, l’ornementation et les couleurs harmoniques témoigne d’une connaissance particulièrement subtile de l’esthétique française des XVIIe et XVIIIe siècles.
Mais ce qui distingue surtout Marie Zaccarini réside dans la qualité presque immatérielle de son émission vocale. Certaines voix semblent destinées aux grands espaces opératiques ; la sienne paraît au contraire particulièrement adaptée à des lieux comme l’église d’Auvers, où la réverbération naturelle transforme chaque inflexion en phénomène atmosphérique. Dans Händel comme dans Rameau, cette transparence du timbre pourrait demain produire une sensation très particulière : celle d’une voix apparaissant moins comme un corps sonore autonome que comme une émanation du lieu lui-même.

Face à cette lumière vocale, la mezzo-soprano Camille Brault apparaît comme une jeune artiste particulièrement remarquée du paysage lyrique actuel. Formée entre Montréal, New York et Paris, notamment à la Manhattan School of Music, à l’Université de Montréal ainsi qu’au Pôle Lyrique d’Excellence, elle développe un parcours volontairement éclectique où se croisent opéra, théâtre musical, récital et création contemporaine. Cette pluralité esthétique semble aujourd’hui constituer l’une des dimensions les plus intéressantes de son travail : chez elle, le répertoire ancien ne se referme jamais dans une froide restitution historique, mais demeure traversé d’une véritable tension dramatique et d’une présence très contemporaine.
Finaliste du Concours de Mélodie Française de Toulouse en 2023, Camille Brault appartient à cette génération d’interprètes pour lesquels la voix ne peut être dissociée du mouvement, du texte et de la théâtralité. Son approche du chant paraît constamment nourrie par une recherche de circulation émotionnelle, presque physique, entre le corps, l’espace et la musique.
Lauréate de l’Académie de l’Opéra Royal de Versailles pour la période 2025-2027, elle y interprète notamment Orphée dans Petite Balade aux Enfers de Valérie Lesort ainsi que Carmen dans une version itinérante développée avec la Compagnie Maurice et les autres. Cette présence au sein de l’univers versaillais confirme l’attention croissante que lui porte aujourd’hui le monde lyrique français.
Mais le parcours de Camille Brault ne se limite pas au seul répertoire baroque. Elle collabore également avec les Frivolités Parisiennes, notamment dans Le Petit Faust d’Hervé coproduit par le Palazzetto Bru Zane, institution devenue essentielle dans la redécouverte du patrimoine romantique français. Elle participe également au récital Tout est pour vous, consacré à Maurice Yvain avec l’Orchestre de l’Opéra de Reims, tout en se produisant sur des scènes telles que Carnegie Hall, l’Opéra de Dijon, l’Auditorium de Lyon ou encore le Victoria Hall de Genève.
Cette mobilité esthétique apparaît particulièrement précieuse dans Les Indes galantes de Jean-Philippe Rameau. Car derrière le raffinement orchestral de Rameau subsiste toujours une tension sensuelle, presque tactile, que Camille Brault semble capable de restituer avec une intensité rare. Son timbre ample, sombre sans lourdeur, possède cette souplesse qui permet au répertoire français de retrouver sa véritable théâtralité.
Son travail explore également les croisements entre musique, mouvement et arts visuels à travers différentes collaborations avec des structures mêlant lyrique, cirque et performance scénique. Cette ouverture vers d’autres formes artistiques contribue probablement à cette impression très particulière de fluidité expressive que dégage son chant : une voix capable de conserver la précision stylistique du baroque tout en restant profondément incarnée.
Dans l’acoustique d’Auvers-sur-Oise, cette présence vocale pourrait demain prendre une dimension singulière. Chez Camille Brault, la musicalité semble toujours liée à une forme de respiration dramatique intérieure, comme si chaque phrase cherchait moins à démontrer qu’à faire naître un espace sensible entre le silence, la mémoire et le mouvement même du son.

Alexandre Adra apportera quant à lui à cette ouverture une profondeur presque liturgique. Franco-Libanais né au Canada, il se forme au Conservatoire de Rennes, puis au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris dans la classe d’opéra baroque de Stéphane Fuget, avant de poursuivre son travail auprès du Studio Lyrique Il Caravaggio dirigé par Camille Delaforge.
Son parcours témoigne déjà d’une inscription solide dans le répertoire lyrique et baroque. Finaliste des concours de Marmande et Voix Nouvelles Grand Ouest en 2022, lauréat du concours Corsica Lyrica en 2023, il reçoit en 2024 la bourse ARCAL « Jeune scène lyrique », qui accompagne l’émergence de jeunes interprètes sur la scène française.
Sur scène, il aborde un répertoire d’une grande amplitude dramatique. Il interprète notamment Golaud dans Pelléas et Mélisande, Sarastro dans La Flûte enchantée, le Commandeur et Masetto dans Don Giovanni, Caronte dans L’Orfeo, ainsi que le Génie du Froid dans The Fairy Queen. Au concert, son parcours le mène également vers Pygmalion de Rameau, La Morte d’Orfeo de Landi ou encore le Requiem de Saint-Saëns.
Pour les saisons 2025-2027, il rejoint l’Académie de l’Opéra Royal de Versailles, où il chantera notamment Don Magnifico dans Cendrillon, le Requiem de Mozart, reprendra La Morte d’Orfeo au Theater an der Wien, participera à Euridice à Versailles et interprétera Zuniga dans Carmen à Rennes.
Cette filiation artistique est importante. Elle inscrit Alexandre Adra dans une tradition d’interprétation où la voix de basse ne constitue pas seulement un soutien harmonique, mais une véritable force dramatique intérieure. Son chant possède une assise presque minérale, capable d’apporter au répertoire baroque cette gravité sacrée qui risque parfois de disparaître dans des lectures trop légères ou purement décoratives.
Alexandre Adra fait partie des jeunes basses actuellement suivies avec intérêt dans le monde du baroque français. Sa voix associe densité du timbre et souplesse de ligne avec une maturité déjà remarquable, donnant à son interprétation une profondeur rarement dissociée d’une telle mobilité expressive.
Dans l’acoustique d’Auvers, cette présence vocale devrait prendre une dimension particulièrement saisissante. Certains chanteurs semblent destinés aux grandes scènes d’opéra ; d’autres, plus rares, paraissent trouver leur pleine résonance dans les pierres anciennes et les espaces liturgiques. Alexandre Adra appartient probablement à cette seconde catégorie.
Ce qui frappe finalement dans cette distribution réunie à Auvers, c’est la manière dont une nouvelle génération d’interprètes semble aujourd’hui restituer au répertoire baroque toute sa densité dramatique, sa sensualité orchestrale et sa vitalité première. Loin d’une approche purement patrimoniale, ces artistes redonnent à Händel et à Rameau leur mouvement intérieur, leur tension théâtrale et cette respiration vivante sans laquelle les grandes œuvres cessent peu à peu d’habiter véritablement le présent.
Demain soir, sous les voûtes de l’église immortalisée par Vincent van Gogh, les voix, les cordes et les cuivres de l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles ne feront donc pas simplement revivre quelques pages majeures du XVIIIe siècle européen. Ils rappelleront surtout que certaines musiques, lorsqu’elles rencontrent des interprètes capables d’en retrouver la nécessité profonde, continuent encore de produire cette émotion rare où le temps semble momentanément suspendu, comme si le silence, la mémoire et la lumière recommençaient soudain à dialoguer ensemble dans les pierres anciennes d’Auvers-sur-Oise.
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