Iran : la guerre des empires et le pivot du monde
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L'ÉPOQUE - Au croisement des routes énergétiques du Golfe, des rivalités entre puissances et des équilibres instables du Moyen-Orient, l’Iran occupe une position singulière. Ni superpuissance militaire ni simple acteur régional, il agit comme un État pivot capable d’influencer l’économie mondiale et les stratégies des grandes puissances. Comprendre l’Iran aujourd’hui, c’est observer l’un des points de bascule de l’ordre international du XXIᵉ siècle.
10.03.2026 © L'ÉPOQUE PARIS
Par Nereides de Bourbon

Géopolitique d’un État pivot dans la rivalité des grandes puissances et l’économie mondiale de l’énergie
« La géographie est la forme la plus durable de la puissance »
Dans la nuit du Golfe Persique, les lumières des pétroliers dessinent une ligne lente entre les côtes sombres de l’Iran et celles d’Oman. À bord de ces navires se trouvent des millions de barils de pétrole, mais aussi quelque chose de plus abstrait et de plus fragile : une part de la stabilité économique du monde.
Chaque jour, environ 20 % du pétrole mondial et près d’un tiers du pétrole transporté par voie maritime traversent ce passage étroit. Si ce corridor venait à être perturbé, même temporairement, les marchés énergétiques réagiraient immédiatement et les économies les plus dépendantes des importations d’hydrocarbures en subiraient les conséquences.
C’est dans ce couloir maritime discret, au bord du détroit d'Ormuz, que commence véritablement l’histoire géopolitique de l’Iran contemporain.
Car l’Iran n’est pas seulement un pays du Moyen-Orient confronté à des tensions régionales. Il est devenu ce que les stratèges appellent un "pivot state", un État charnière capable d’influencer l’équilibre entre les grandes puissances sans être lui-même une superpuissance.
Une lecture strictement régionale de l’Iran conduit souvent à sous-estimer sa portée stratégique globale. En réalité, il constitue l’un des révélateurs les plus nets de la transformation de l’ordre international au XXIᵉ siècle.
La géographie comme constante stratégique
La première clé pour comprendre la place de l’Iran dans le système international réside dans un facteur ancien et permanent : la géographie.
Depuis l’Antiquité, les empires perses ont occupé une position stratégique entre les mondes méditerranéen, asiatique et indien. Cette réalité géographique n’a jamais disparu.
L’Iran se situe à la jonction de trois espaces majeurs : le Moyen-Orient, l’Asie centrale et le sous-continent indien. Cette position lui confère une profondeur stratégique rare.
Au sud, ses côtes dominent le détroit d’Ormuz, passage maritime essentiel reliant le Golfe Persique à l’océan Indien. Au nord, ses frontières s’ouvrent vers la mer Caspienne et les corridors énergétiques reliant l’Asie centrale à l’Europe.
Dans un monde structuré par les flux énergétiques et commerciaux, cette position transforme l’Iran en verrou géopolitique.
Le géographe britannique Halford Mackinder expliquait déjà au début du XXᵉ siècle que certains territoires constituaient les pivots du système international. Ces régions charnières déterminaient l’équilibre entre les puissances.
Le stratège américain Nicholas Spykman développa plus tard une idée complémentaire : l’importance des régions périphériques, le Rimland, qui bordent les grands centres continentaux de puissance.
À bien des égards, l’Iran se situe précisément à la jonction de ces deux logiques stratégiques : un espace charnière reliant les routes énergétiques du Golfe aux dynamiques continentales de l’Eurasie.
L’énergie, architecture invisible de la puissance
La centralité stratégique de l’Iran repose également sur ses ressources énergétiques.
Le pays possède environ 10 % des réserves mondiales de pétrole et près de 17 % des réserves de gaz naturel, ce qui le place parmi les États les plus riches en hydrocarbures de la planète.
Mais l’énergie représente plus qu’une richesse naturelle. Elle constitue l’architecture invisible de la puissance mondiale.
Dans un système économique globalisé, les flux pétroliers et gaziers déterminent les alliances, les routes commerciales et parfois les tensions stratégiques.
La Chine, par exemple, consomme aujourd’hui environ 15 millions de barils de pétrole par jour, ce qui en fait le premier importateur mondial. Une part importante de cette énergie provient du Moyen-Orient.
Ainsi, toute perturbation majeure dans le Golfe Persique peut provoquer une onde de choc sur l’économie mondiale.
Dans ce contexte, l’Iran possède une capacité stratégique singulière : il peut influencer l’équilibre énergétique global sans disposer d’une domination militaire globale.
Les États pivot dans l’histoire
L’histoire montre que certains territoires jouent un rôle disproportionné dans l’équilibre des puissances.
Au XIXᵉ siècle, l’Empire ottoman fut considéré comme un pivot stratégique entre les puissances européennes et russes.
Au XXᵉ siècle, l’Allemagne divisée constitua le centre géopolitique de la guerre froide.
Aujourd’hui, plusieurs régions occupent une position comparable : l’Ukraine en Europe orientale, Taïwan dans l’Indo-Pacifique ou encore la Turquie entre l’Europe et le Moyen-Orient.
Mais l’Iran possède une singularité supplémentaire : il combine position géographique centrale, ressources énergétiques majeures et influence politique régionale.
Cette combinaison lui confère une importance stratégique particulière.
Rivalité entre Washington et Pékin
Le XXIᵉ siècle est marqué par l’émergence d’une rivalité stratégique entre les United States et la China.
Cette rivalité ne se limite pas au domaine militaire. Elle concerne également la technologie, les chaînes d’approvisionnement et l’accès aux ressources énergétiques.
La Chine dépend largement des importations d’hydrocarbures pour soutenir sa croissance industrielle. Le Moyen-Orient constitue donc un espace stratégique essentiel pour Pékin.
Dans ce contexte, l’Iran représente un partenaire énergétique et géopolitique potentiel.
Les deux pays ont signé en 2021 un accord de coopération économique de long terme portant sur l’énergie, les infrastructures et les investissements.
Cet accord s’inscrit dans l’ambition chinoise de développer les Nouvelles routes de la soie, un vaste réseau d’infrastructures reliant l’Asie à l’Europe.
Pour Pékin, l’Iran constitue l’un des maillons essentiels de cette architecture eurasiatique.
La stratégie américaine de containment
Face à cette évolution, les États-Unis poursuivent depuis plusieurs décennies une stratégie visant à limiter l’influence régionale de l’Iran.
Cette stratégie repose sur plusieurs instruments :
sanctions économiques
alliances militaires avec les monarchies du Golfe
soutien stratégique à Israël
pression diplomatique internationale.
Officiellement, l’objectif consiste à empêcher l’Iran de développer une capacité nucléaire militaire et à limiter son influence régionale.
Mais cette stratégie possède également une dimension plus large : en restreignant l’accès de l’Iran aux marchés énergétiques, Washington influence indirectement l’équilibre énergétique global.
Dans la logique stratégique décrite par Zbigniew Brzezinski dans The Grand Chessboard, les États pivot deviennent des éléments essentiels de la compétition entre grandes puissances.
Une confrontation de plus en plus hybride
La confrontation autour de l’Iran ne se limite plus aux dimensions militaires traditionnelles.
Elle s’inscrit également dans une forme de conflit plus diffuse que certains analystes qualifient de guerre hybride.
Cette confrontation comprend :
cyberattaques
sanctions économiques
opérations clandestines
conflits par acteurs interposés.
Comme l’écrivait Carl von Clausewitz dans De la guerre, la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens.
Au XXIᵉ siècle, ces moyens incluent désormais les marchés financiers, les infrastructures numériques et les flux énergétiques.
L’échiquier du Moyen-Orient
La question iranienne ne peut être comprise sans examiner les dynamiques régionales du Moyen-Orient.
L’Israel considère l’Iran comme une menace stratégique majeure.
Dans le même temps, les monarchies du Golfe observent avec prudence l’évolution de la puissance iranienne. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis cherchent à maintenir un équilibre délicat entre rivalité stratégique et stabilité régionale.
Dans ce contexte, la diplomatie chinoise a récemment joué un rôle notable en facilitant un rapprochement entre Riyad et Téhéran.
Cet épisode illustre l’émergence d’un Moyen-Orient de plus en plus multipolaire.
L’Europe et la question de l’autonomie stratégique
Pour l’Europe, la question iranienne soulève une interrogation plus large : celle de son autonomie stratégique.
L’Union européenne dépend encore largement de la stabilité énergétique du Moyen-Orient. Toute perturbation dans le Golfe se traduit immédiatement par des tensions sur les marchés de l’énergie.
Parmi les États européens, la France occupe une position particulière.
Depuis plus d’un siècle, la diplomatie française entretient une relation particulière avec le Moyen-Orient. De la politique levantine du XIXᵉ siècle aux négociations contemporaines sur le nucléaire iranien, Paris a souvent cherché à préserver un équilibre entre fermeté stratégique et ouverture diplomatique.
L’Allemagne privilégie généralement une approche économique et multilatérale, tandis que le Royaume-Uni adopte plus fréquemment une ligne proche de Washington.
L’Europe se trouve ainsi dans une position paradoxale : proche du Moyen-Orient par la géographie, mais souvent limitée dans sa capacité d’influence stratégique.
Société iranienne : tensions et aspirations
Au-delà des équilibres stratégiques, l’Iran est également traversé par des tensions sociales importantes.
L’économie iranienne connaît depuis plusieurs années une crise durable marquée par une inflation élevée, une dépréciation significative de la monnaie nationale et une baisse du pouvoir d’achat.
Ces difficultés alimentent périodiquement des mouvements de protestation, souvent portés par une population particulièrement jeune : près de 60 % des Iraniens ont moins de trente ans.
À ces tensions économiques s’ajoutent également les débats récurrents autour de la place de la religion dans la vie politique et sociale du pays. Depuis la révolution de 1979, le système institutionnel iranien repose sur un équilibre particulier entre institutions républicaines et autorité religieuse, équilibre qui continue d’alimenter discussions et contestations dans une partie de la société.
Pour cette génération, la géopolitique n’est pas seulement une abstraction stratégique. Elle influence directement la vie quotidienne : accès à l’emploi, coût de l’énergie et possibilités de mobilité internationale.
La philosophie de la puissance
Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu affirmait que la plus grande victoire consiste à vaincre sans combattre.
La pensée politique européenne a formulé une idée comparable. Machiavel rappelait déjà que les États évoluent dans un univers de rapports de force plutôt que dans un monde d’intentions morales.
La puissance moderne repose de plus en plus sur la capacité d’influencer les flux économiques et énergétiques plutôt que sur la domination militaire directe.
L’Iran illustre cette transformation.
Conclusion : les points d’équilibre du XXIᵉ siècle
Dans la géopolitique contemporaine, la puissance ne se mesure plus seulement à la taille des armées ou des économies.
Elle se mesure aussi à la capacité d’occuper les points où se rencontrent les lignes de fracture du monde.
L’histoire montre que les grands bouleversements géopolitiques émergent rarement au centre des puissances établies. Ils apparaissent dans ces espaces charnières où la géographie rencontre l’ambition des États.
Dans le grand échiquier du XXIᵉ siècle, certaines puissances dominent la partie.
Mais d’autres en déterminent les équilibres par leur position même.
L’Iran appartient aujourd’hui à cette seconde catégorie.



