Chroniques en musique : du romantisme incandescent aux lumières de l’Andalousie, deux soirées d’exception au Festival d’Auvers-sur-Oise
- L'ÉPOQUE

- Jun 10
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Updated: Jul 8
L'ÉPOQUE - Après l’ouverture prestigieuse du 45e Festival d’Auvers-sur-Oise et la soirée exceptionnelle donnée sous la Grande Nef du Musée d’Orsay autour de la création mondiale des « Tableaux symphoniques » de Thierry Escaich inspirée par Renoir et Van Gogh, le Festival poursuivait son parcours musical à l’église Saint-Denis, mitoyenne du Château de Méry-sur-Oise, avec deux rendez-vous particulièrement attendus. Les 4 et 5 juin derniers, deux univers très différents se sont succédé : celui du grand romantisme européen porté par la violoncelliste Anastasia Kobekina et le pianiste Jean-Sélim Abdelmoula, puis celui des couleurs espagnoles et portugaises incarnées par le guitariste Emmanuel Rossfelder et la soprano Raquel Camarinha. Deux soirées, deux atmosphères, mais une même exigence artistique et une même quête d’émotion.
Rien n’est plus naturel que de voir dialoguer la musique avec la mémoire des lieux du Vexin. Terre d’inspiration de Van Gogh, de Daubigny, de Corot et des peintres impressionnistes, la vallée de l’Oise demeure aujourd’hui encore un territoire où les arts se répondent et s’enrichissent mutuellement. À travers cette 45e édition, le Festival d'Auvers perpétue cette tradition en faisant dialoguer patrimoine, création contemporaine et grands chefs-d’œuvre du répertoire.
10.06.2026 © L'ÉPOQUE PARIS
Par Chloé Le Roy

Anastasia Kobekina, princesse du violoncelle
Quelques jours seulement après sa participation à la création mondiale des Tableaux symphoniques de Thierry Escaich sous la Grande Nef du Musée d’Orsay, la violoncelliste Anastasia Kobekina retrouvait le répertoire qui lui est le plus familier à l’occasion d’un récital donné avec son ami et complice, le pianiste Jean-Sélim Abdelmoula.
Le programme associait deux figures majeures de la création féminine, Clara Schumann et Nadia Boulanger, dont les œuvres, à la fois introspectives et profondément poétiques, installaient d’emblée une atmosphère de recueillement et de raffinement. La seconde partie conduisait ensuite le public vers deux sommets du répertoire romantique : la Sonate n°2 en fa majeur op. 99 de Johannes Brahms puis la célèbre Sonate en la majeur de César Franck, deux partitions exigeantes où la violoncelliste put déployer toute l’étendue de son talent.

Depuis sa première apparition au Festival d’Auvers-sur-Oise en 2014, Anastasia Kobekina entretient avec le public auversois une relation privilégiée. Chacune de ses venues est attendue comme un événement, tant l’artiste a su, au fil des années, conquérir les cœurs par la sincérité de son engagement musical et l’intensité de sa présence scénique.
Surnommée dans le programme du Festival « Princesse du violoncelle », elle a pleinement justifié ce titre au cours de cette soirée inscrite dans les célébrations du 45e anniversaire du Festival d’Auvers-sur-Oise. Loin de toute démonstration gratuite, son jeu allie profondeur, élégance et liberté expressive, donnant à chaque œuvre une dimension profondément humaine.

Dès les premières mesures, Anastasia Kobekina imposa cette présence magnétique qui caractérise les artistes d’exception. La richesse de son timbre, la noblesse de son phrasé et l’éloquence naturelle de son discours musical captèrent immédiatement l’attention de l’auditoire. Son jeu, tour à tour lumineux, ardent, méditatif ou passionné, trouvait en Jean-Sélim Abdelmoula un partenaire idéal. Plus qu’un simple accompagnateur, le pianiste se révéla un véritable partenaire de dialogue, faisant preuve d’une remarquable intelligence de phrasé et de timbre, constamment à l’écoute de sa partenaire.
Sous les voûtes de l’église Saint-Denis du Château de Méry-sur-Oise, dont l’acoustique chaleureuse semblait magnifier chaque nuance du violoncelle et du piano, les artistes trouvèrent un écrin idéal pour faire rayonner ce programme conçu pour célébrer les quarante-cinq ans d’un Festival auquel ils demeurent profondément attachés.

L’interprétation des grandes sonates de Brahms et de Franck suscita un enthousiasme croissant dans l’assistance. À l’issue du concert, un véritable tonnerre d’applaudissements envahit l’église, bientôt prolongé par une chaleureuse standing ovation. Visiblement touchés par l’accueil du public, les deux artistes offrirent alors un bis particulièrement émouvant : la célèbre Vocalise de Sergueï Rachmaninov.
Dans cette ultime page d’une simplicité bouleversante, le temps sembla suspendu. Le violoncelle d’Anastasia Kobekina, porté par le soutien délicat et inspiré du piano de Jean-Sélim Abdelmoula, instaura avec le public un moment de communion rare. Le silence qui suivit les dernières notes paraissait presque aussi expressif que la musique elle-même.

Il est d’ailleurs frappant de constater combien la figure de Clara Schumann traverse cette édition anniversaire du Festival. Présente au programme d’Anastasia Kobekina, elle sera également au cœur du concert du Trio Dichter quelques jours plus tard, comme un fil invisible reliant plusieurs générations d’interprètes à l’une des personnalités les plus fascinantes du romantisme européen.
Considérée aujourd’hui comme l’une des figures majeures du violoncelle de sa génération, Anastasia Kobekina confirme, concert après concert, la singularité de son art. Par l’immensité de son talent, la force expressive de son jeu et son charisme lumineux, elle s’impose comme l’une des personnalités les plus marquantes de la scène musicale actuelle, ouvrant peut-être une nouvelle page dans l’histoire de son instrument.

Une Nuit en Andalousie : Emmanuel Rossfelder et Raquel Camarinha entre soleil, poésie et fado
Le lendemain, changement complet de décor musical avec Une Nuit en Andalousie, voyage sonore imaginé par le guitariste Emmanuel Rossfelder et la soprano Raquel Camarinha.
Invité régulier du Festival d'Auvers depuis l’an 2000, Emmanuel Rossfelder est devenu au fil des années l’une des figures les plus familières et appréciées du public auversois. Soliste recherché, chambriste raffiné et partenaire d’orchestre estimé, il retrouvait cette année le Festival aux côtés de Raquel Camarinha, qui faisait sa première apparition dans cette édition anniversaire.

Pour la soprano portugaise, cette soirée marquait également une première rencontre avec cette terre impressionniste qui accueille depuis quarante-cinq ans quelques-uns des plus grands artistes de la scène internationale.
Conçu comme un véritable carnet de voyage musical, le programme invitait les spectateurs à parcourir les terres de la péninsule ibérique et au-delà. Des chansons populaires andalouses aux œuvres de Manuel de Falla et Francisco Tárrega pour guitare seule, le parcours se prolongeait vers l’univers de l’opéra et du fado, traversant les imaginaires de Federico García Lorca, Heitor Villa-Lobos, Léo Delibes et Ruperto Chapí.
De Madrid à Séville, de Rio de Janeiro à Buenos Aires, puis de Porto à Cadix, le concert dessinait une véritable géographie sentimentale où se mêlaient expressivité et mélancolie, lyrisme et poésie, virtuosité et émerveillement.

Dès les premières mesures, les deux artistes instaurèrent une atmosphère de proximité et d’intensité remarquable. La voix de Raquel Camarinha séduisit immédiatement par son timbre lumineux, sa diction exemplaire et sa capacité à passer avec aisance de l’élan populaire au chant lyrique le plus raffiné. Son interprétation alliait constamment expressivité, poésie et sincérité.
Face à elle, Emmanuel Rossfelder confirmait l’étendue de son art. Son jeu, d’une grande finesse, associait virtuosité naturelle, richesse des couleurs sonores et sens aigu du phrasé. Chaque pièce semblait respirer avec naturel, sans jamais sacrifier l’élégance à la démonstration technique.
La réussite de la soirée tenait également à l’alchimie évidente du duo. Raquel Camarinha, aussi convaincante dans l’incarnation dramatique que dans le chant, trouvait en Emmanuel Rossfelder un partenaire idéal, dont l’autorité musicale et la sensibilité rappellent la grande tradition française de la guitare illustrée par Alexandre Lagoya, son maître.

Au fil du concert, les œuvres révélèrent toutes leurs nuances, dans un équilibre constant entre émotion, élégance et maîtrise technique. L’Andalousie rêvée des compositeurs prenait alors vie sous les voûtes de l’église de Méry-sur-Oise : passion, lyrisme, nostalgie, lumière et virtuosité se répondaient dans une succession de tableaux aux couleurs contrastées.
Plusieurs bis vinrent saluer l’enthousiasme du public. Le dernier d’entre eux demeurera sans doute comme l’un des moments marquants de cette édition du Festival : un fado bouleversant interprété par Raquel Camarinha, impressionnante d’intensité et de vérité expressive, au sommet de son art. Dans ce chant de nostalgie et de lumière, la soprano clôtura la soirée avec une émotion brute qui laissa durablement son empreinte sur l’auditoire.

Le Festival d'Auvers poursuit son voyage
Après les fastes de la soirée inaugurale, les émotions de la création mondiale de Thierry Escaich au Musée d’Orsay et ces deux nouvelles escales musicales à Méry-sur-Oise, le Festival d’Auvers-sur-Oise poursuit son chemin avec cette ambition qui fait sa singularité depuis quarante-cinq ans : faire dialoguer patrimoine, création et excellence artistique au plus haut niveau.
Du romantisme habité d’Anastasia Kobekina et Jean-Sélim Abdelmoula aux parfums andalous d’Emmanuel Rossfelder et Raquel Camarinha, ces deux soirées ont offert au public bien davantage qu’une simple succession d’œuvres : une expérience musicale complète, faite de partage, d’émotion et de découverte.

Le voyage musical se poursuivra dès ce week-end à l’église Notre-Dame-de-l’Assomption d’Auvers-sur-Oise avec deux rendez-vous particulièrement attendus. Le vendredi 12 juin, le Trio Dichter, composé de Théotime Langlois de Swarte au violon, Hanna Salzenstein au violoncelle et Fiona Mato au piano, accompagnés par la comédienne Sephora Pondi, invitera le public à pénétrer dans l’univers intime de Clara et Robert Schumann à travers un programme intitulé Chez Clara et Robert Schumann. Une plongée dans le foyer artistique et humain du couple emblématique du romantisme allemand, où se croiseront également les figures de Mendelssohn, Brahms, Gade et Kirchner.

Le lendemain, samedi 13 juin, l’église Notre-Dame-de-l’Assomption accueillera la rencontre de deux artistes profondément liés à l’histoire du Festival : la pianiste Claire-Marie Le Guay et le compositeur, organiste et improvisateur Thierry Escaich. Réunis pour célébrer les quarante-cinq ans du Festival, ils proposeront un dialogue original entre piano et orgue autour d’œuvres de Bach, Schumann, Liszt, Widor et Escaich, laissant également une large place à l’improvisation.
Dans un monde où tout s’accélère, la musique rappelle ici sa capacité à suspendre le temps. Confirmant que le Festival d’Auvers-sur-Oise demeure, quarante-cinq ans après sa création, l’un des rares lieux où le patrimoine, la création et l’émotion artistique continuent de dialoguer avec une telle évidence. Dans le silence des églises, sous les arbres qui inspirèrent les peintres et au cœur d’un territoire façonné par l’art, la musique poursuit ici son œuvre la plus essentielle : réunir les êtres autour du beau.

Auvers-sur-Oise, là où les arts se rencontrent
Au-delà des concerts eux-mêmes, le Festival d’Auvers-sur-Oise rappelle chaque année combien la musique trouve ici un terreau singulier. Car Auvers-sur-Oise n’est pas seulement une destination musicale : c’est une terre de création où, depuis des siècles, se croisent peinture, littérature, architecture, spiritualité et patrimoine.
Au XIXe siècle, la lumière particulière de la vallée de l’Oise attire les artistes. Charles-François Daubigny y établit son atelier flottant. Camille Corot, Camille Pissarro, Paul Cézanne et bien d’autres y trouvent une source d’inspiration inépuisable. Mais c’est surtout le nom de Vincent van Gogh qui demeure indissociable de celui d’Auvers-sur-Oise. Arrivé dans le village le 20 mai 1890 sous la surveillance bienveillante du docteur Gachet, le peintre y réalise en seulement soixante-dix jours près de quatre-vingts tableaux, parmi lesquels certains des chefs-d’œuvre les plus bouleversants de l’histoire de l’art.

À quelques pas de l’église d'Auvers, immortalisée sous son pinceau en juin 1890, se trouve encore l’Auberge Ravoux, où Van Gogh occupait la modeste Chambre numéro 5. C’est dans cette petite pièce mansardée, miraculeusement préservée, que s’achève l’un des destins les plus tragiques et les plus féconds de l’histoire de la création. Aujourd’hui encore, cette chambre presque vide continue d’exercer une fascination universelle, comme si les murs conservaient le souvenir silencieux des derniers jours du peintre.
L’église Saint-Denis de Méry-sur-Oise, qui accueillait les concerts des 4 et 5 juin, appartient elle aussi à cette géographie culturelle de la vallée de l’Oise. Édifiée entre le XIIe et le XVIe siècle, elle témoigne de plusieurs siècles d’évolution architecturale, du premier gothique aux enrichissements de la Renaissance. Ses pierres portent la mémoire d’un territoire où le patrimoine n’est jamais figé, mais demeure un acteur vivant de la vie culturelle contemporaine.

Quelques kilomètres plus loin, l’église Notre-Dame-de-l’Assomption d’Auvers-sur-Oise constitue l’un des monuments les plus célèbres de France. Construite au XIIIe siècle sur un promontoire dominant le village, elle est entrée dans l’imaginaire collectif grâce au tableau que Van Gogh lui consacra quelques semaines avant sa mort. L’œuvre, conservée aujourd’hui au Musée d’Orsay, dépasse la simple représentation architecturale : elle transforme l’édifice en vision intérieure, presque mystique, où les pierres semblent vibrer sous la puissance émotionnelle de la couleur.
C’est précisément cette rencontre entre patrimoine, mémoire et création qui fait la singularité du Festival d’Auvers-sur-Oise. Dans ces églises plusieurs fois centenaires, au cœur des paysages qui inspirèrent les Impressionnistes et les derniers chefs-d’œuvre de Van Gogh, la musique prolonge aujourd’hui un dialogue artistique commencé il y a plus d’un siècle. Ici, les arts ne se succèdent pas, ils se répondent.
À Auvers-sur-Oise, la peinture continue d’éclairer la musique, la musique fait revivre les pierres, et le patrimoine devient le témoin vivant d’une histoire culturelle qui se poursuit sous nos yeux.
GALERIE PHOTOGRAPHIQUE
Images © Corentin Sanches















