Quand les musées deviennent des ambassadeurs : le Centre Pompidou Hanwha à Séoul et la diplomatie culturelle à l’épreuve du XXIe siècle
- L'ÉPOQUE PARIS

- Jun 4
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L'ÉPOQUE - L’ouverture du Centre Pompidou Hanwha à Séoul, le 4 juin 2026, dépasse le cadre d’une simple expansion muséale. Organisée dans le contexte du 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Corée du Sud, elle s’inscrit dans un mouvement plus vaste qui voit les grandes institutions culturelles jouer un rôle croissant dans le rayonnement international des États. À travers leurs collections, leurs expositions et leurs partenariats, les musées participent désormais à une forme de diplomatie discrète mais stratégique, au croisement de la culture, de l’influence et de la politique étrangère.
04.06.2026 © L'ÉPOQUE PARIS
Par Marie Vincent

Aujourd’hui, le Centre Pompidou Hanwha ouvre officiellement ses portes à Séoul. Installé dans le quartier de Yeouido, au cœur de la capitale sud-coréenne, ce nouvel établissement marque une étape importante dans la présence internationale du Centre Pompidou et dans les relations culturelles entre la France et la Corée du Sud.
À première vue, il pourrait s’agir d’une inauguration parmi d’autres dans le calendrier culturel international. Pourtant, l’événement révèle une transformation profonde du monde contemporain : la culture est devenue un enjeu géopolitique majeur.
Longtemps considérée comme un domaine distinct des questions stratégiques, la culture occupe aujourd’hui une place croissante dans les relations internationales. Musées, universités, patrimoine, industries créatives et grandes manifestations artistiques sont devenus des instruments d’influence dont les États mesurent désormais pleinement l’importance.
De la puissance militaire à la puissance culturelle
Pendant des siècles, la puissance des nations s’est principalement exprimée à travers leurs capacités militaires, leur puissance économique ou leur contrôle territorial. Le XXIe siècle n’a pas fait disparaître ces réalités, mais il leur a ajouté une dimension nouvelle : celle de l’influence culturelle.
Les grandes puissances cherchent désormais à projeter leur image à travers leurs institutions, leurs récits, leurs artistes, leurs universités et leurs productions culturelles. Dans un monde hyperconnecté, la capacité à façonner les représentations collectives devient un levier d’influence parfois aussi déterminant que les instruments traditionnels du pouvoir.
La culture agit sur le long terme. Elle construit des affinités, façonne des perceptions et crée des espaces de dialogue là où les relations diplomatiques classiques rencontrent parfois leurs limites.

Le triomphe du « soft power »
Cette évolution correspond à ce que le politologue américain Joseph Nye désignait dès les années 1990 sous le terme de « soft power ».
L’idée est simple : il est parfois plus efficace d’attirer que de contraindre. Les États-Unis ont largement diffusé leur influence à travers Hollywood, leurs universités et leurs industries culturelles. La Corée du Sud a, quant à elle, démontré qu’une stratégie culturelle cohérente pouvait transformer l’image d’un pays à l’échelle mondiale, grâce à la musique, au cinéma, aux séries et aux nouvelles technologies.
Dans ce contexte, les institutions culturelles occupent une place centrale. Elles deviennent les vecteurs d’un dialogue international fondé non sur la puissance coercitive, mais sur l’attraction, la circulation des idées et le prestige symbolique.
La France et l’art du rayonnement culturel
La France demeure l’un des acteurs les plus influents dans ce domaine. Son patrimoine, ses musées, sa littérature, son réseau diplomatique et culturel ainsi que son attachement historique à l’exception culturelle lui confèrent une position singulière sur la scène internationale.
L’ouverture du Centre Pompidou Hanwha s’inscrit dans cette tradition. Fruit d’un partenariat conclu entre le Centre Pompidou et la Hanwha Foundation of Culture, le projet intervient à l’occasion du 140e anniversaire des relations diplomatiques franco-coréennes.
L’exposition inaugurale, intitulée The Cubists: Inventing Modern Vision, rassemble près de quatre-vingt-dix œuvres issues des collections du Musée national d’art moderne. Au-delà de la qualité artistique de cette présentation, l’initiative témoigne de la volonté de renforcer les échanges culturels entre l’Europe et l’Asie.
Séoul, nouveau carrefour culturel mondial
Le choix de Séoul apparaît particulièrement révélateur. En quelques décennies, la capitale sud-coréenne s’est imposée comme l’un des principaux centres culturels du continent asiatique. Son dynamisme artistique, la vitalité de ses institutions et le rayonnement international de ses industries créatives en font aujourd’hui un partenaire de premier plan pour les grandes institutions occidentales.
L’implantation du Centre Pompidou à Séoul illustre ainsi une évolution plus large : la géographie culturelle mondiale n’est plus exclusivement centrée sur l’Europe et l’Amérique du Nord. De nouveaux pôles d’influence émergent, modifiant progressivement les équilibres culturels internationaux.

Une inauguration sous le signe de la controverse
L’ouverture du Centre Pompidou Hanwha n’a toutefois pas échappé aux débats qui traversent aujourd’hui le monde de l’art. Depuis plusieurs mois, le projet fait l’objet de critiques de la part d’artistes, de chercheurs et de professionnels de la culture qui contestent le partenariat conclu entre le Centre Pompidou et la Hanwha Foundation of Culture. Plusieurs signataires ont appelé au boycott de l’institution, dénonçant les activités du groupe Hanwha dans le secteur de la défense ainsi que certaines de ses relations commerciales internationales.
Les opposants au projet y voient une forme d’« art-washing », c’est-à-dire l’utilisation du mécénat culturel pour améliorer l’image publique d’un grand groupe industriel. Les responsables de Hanwha contestent cette lecture et soulignent que la fondation culturelle agit de manière indépendante. De son côté, le Centre Pompidou défend un projet fondé sur les échanges artistiques, la coopération internationale et la diffusion de la création contemporaine.
Cette controverse rappelle que les musées ne sont plus seulement des lieux de conservation et d’exposition. À mesure qu’ils deviennent des acteurs de la diplomatie culturelle mondiale, ils se trouvent également confrontés aux questions éthiques, économiques et politiques qui traversent les sociétés contemporaines.

La bataille des imaginaires
La véritable compétition du XXIe siècle ne se joue pas uniquement dans les domaines économique, technologique ou militaire. Elle se joue également dans la capacité des nations à diffuser leurs récits, leurs références culturelles et leur vision du monde.
La Chine multiplie les investissements dans ses institutions culturelles et universitaires. Les États-Unis continuent de bénéficier de l’influence mondiale de leurs industries créatives. La Corée du Sud s’impose comme une puissance culturelle globale. La France, quant à elle, poursuit une stratégie fondée sur son patrimoine, ses musées et ses institutions.
Dans cette compétition discrète mais déterminante, les œuvres, les expositions et les musées deviennent des outils d’influence comparables, par leur portée symbolique, aux instruments traditionnels de la diplomatie.
L’ouverture du Centre Pompidou Hanwha à Séoul constitue bien davantage qu’un événement muséal. Elle illustre la manière dont la culture est devenue l’un des principaux vecteurs de rayonnement des États au XXIe siècle. À travers leurs collections, leurs partenariats et leurs expositions, les grandes institutions culturelles participent désormais à la circulation des idées, à la construction des images nationales et au dialogue entre les sociétés. Dans un monde marqué par les rivalités stratégiques et les recompositions géopolitiques, les musées apparaissent plus que jamais comme des acteurs de l’influence contemporaine. Non plus seulement gardiens du patrimoine, mais ambassadeurs d’une puissance qui se mesure désormais autant dans les imaginaires que dans les territoires.
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