Le droit à la mort assistée : une épreuve de vérité pour la République !
- L'ÉPOQUE PARIS

- Feb 5
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Updated: Feb 5
L'ÉPOQUE - Alors que le Sénat a récemment opposé un refus net à toute évolution du cadre légal, le débat sur la mort assistée est de retour à l’Assemblée nationale. Le texte, retravaillé en commission, doit être examiné en séance publique à partir du 24 février, dans un climat politique tendu, marqué par des lignes de fracture profondes entre institutions, sensibilités idéologiques et autorités morales.
Cette nouvelle étape parlementaire ne saurait être réduite à un affrontement technique ou procédural. Elle engage une question bien plus vaste : celle du rapport de la République à la souffrance irréversible, à l’autonomie individuelle et à la dignité en fin de vie. Derrière les amendements, les votes et les postures, c’est une conception entière de la liberté humaine qui se trouve mise à l’épreuve.
L’ÉPOQUE a choisi de prendre position. Non par provocation, mais par fidélité à une tradition intellectuelle qui considère que certains débats ne peuvent être esquivés sans appauvrir la pensée démocratique. À l’heure où le législateur est appelé à se prononcer, il nous a semblé nécessaire d’ouvrir un espace de réflexion exigeant, informé, et résolument engagé, à la hauteur des enjeux éthiques, philosophiques et politiques que soulève le droit à la mort assistée.
05.02.2026 © L'ÉPOQUE PARIS
Par Nereides de Bourbon

Il existe des débats que les sociétés repoussent non par manque de maturité, mais parce qu’ils fissurent les fondements mêmes sur lesquels elles prétendent reposer.
La mort assistée est de ceux-là.
La France aime se penser comme une nation humaniste, héritière des Lumières, patrie de la raison, de l’émancipation et du droit. Pourtant, lorsqu’il s’agit de la fin de vie, elle hésite, moralise, temporise. Elle légifère sur la durée, mais se dérobe face à la limite. Elle parle beaucoup de dignité, mais écoute peu ceux dont le corps, jour après jour, devient un lieu de souffrance.
Le retour du débat parlementaire sur la mort assistée n’est pas une réforme technique. Il est un moment de vérité civilisationnel. Il oblige la République à se regarder sans fard, et à répondre à une question qu’elle a trop longtemps contournée : jusqu’où la liberté humaine peut-elle aller lorsqu’elle rencontre l’irréversible ?
La souffrance, cet impensé politique
La loi française sait organiser la survie. Elle peine à reconnaître l’insupportable.
Elle prolonge la vie, parfois au prix d’un effacement progressif de ce qui faisait sens, de ce qui faisait identité.
La souffrance extrême n’est pas une hypothèse morale. Elle est une réalité vécue, quotidienne, intime. Elle ne se mesure ni en statistiques, ni en principes abstraits. Elle se vit dans le corps, dans la perte d’autonomie, dans la dépossession de soi.
Michel de Montaigne l’écrivait avec une lucidité que notre époque feint d’ignorer :
« Philosopher, c’est apprendre à mourir. »
Essais, Livre I.
Penser la mort n’est pas une tentation morbide. C’est une exigence intellectuelle. Une société qui refuse de penser la mort refuse, en réalité, de penser pleinement la vie.
Le cadre juridique français, ou l’art de l’évitement
Aujourd’hui, la fin de vie en France est encadrée par la loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016. Cette loi autorise la sédation profonde et continue jusqu’au décès, associée à l’arrêt des traitements, lorsque le pronostic vital est engagé ou que la souffrance est dite réfractaire.
Mais elle interdit explicitement toute assistance active à mourir.
Cette frontière, présentée comme un rempart éthique, révèle en réalité une profonde incohérence. La loi accepte que l’on plonge un patient dans un sommeil irréversible jusqu’à la mort, tout en refusant de reconnaître un geste clair, conscient, volontaire, demandé par l’intéressé lui-même.
Le Comité consultatif national d’éthique, dans son avis n°139, reconnaît désormais l’existence de situations de fin de vie constituant de véritables impasses humaines et médicales. Ce constat marque un tournant. Il ne résout pas encore la contradiction, mais il la rend impossible à ignorer.
Droit comparé : les faits contre les peurs
Les opposants à la mort assistée invoquent la peur des dérives, la pente glissante, la banalisation de la mort. Ces arguments résistent mal à l’épreuve des faits.
Les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, le Canada, la Suisse ont légalisé, sous conditions strictes, l’assistance médicale à mourir. Les critères sont connus : volonté libre et éclairée, diagnostic médical rigoureux, collégialité des décisions, contrôles éthiques et judiciaires.
Aucune de ces démocraties n’a sombré dans une quelconque culture de la mort.
Aucune n’a vu la médecine se transformer en instrument de destruction.
Les études montrent au contraire une amélioration du dialogue entre patients, familles et soignants, ainsi qu’une reconnaissance accrue de l’autonomie individuelle dans les situations limites.
La France, patrie de la raison critique, peut-elle durablement ignorer ces expériences sans renier son propre héritage intellectuel ?
Éthique : la dignité ne se confisque pas
On invoque sans cesse la dignité humaine pour refuser la mort assistée. Mais encore faut-il définir de quelle dignité il s’agit.
Immanuel Kant écrivait dans les Fondements de la métaphysique des mœurs :
« L’homme existe comme fin en soi, et non simplement comme moyen. »
Si l’être humain est une fin en soi, alors sa volonté consciente, persistante, réfléchie, ne peut être reléguée au second plan. Forcer quelqu’un à endurer une existence qu’il juge indigne, au nom d’une conception extérieure de la vie, revient à le réduire à un moyen au service d’un principe abstrait.
Ce n’est pas protéger la dignité.
C’est la définir contre celui qui la vit.
Religions, compassion et République
Les grandes traditions religieuses rappellent la valeur sacrée de la vie. Mais elles rappellent aussi, lorsqu’on les lit honnêtement, la centralité de la compassion, du soulagement de la souffrance, de l’attention portée à l’autre.
Dans une République laïque, aucune morale religieuse ne peut s’imposer comme norme législative universelle. La foi relève de la conscience individuelle. La loi, elle, doit garantir la liberté de tous, croyants ou non.
Imposer une fin de vie unique au nom d’une transcendance, c’est confondre spiritualité et contrainte. C’est oublier que la liberté de croire inclut aussi la liberté de ne pas subir.
Philosophie de la limite, scandale politique
Albert Camus écrivait dans Le Mythe de Sisyphe :
« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. »
Camus ne célébrait pas la mort. Il rappelait que, lorsque la souffrance rencontre l’absurde, la question du sens devient inévitable. Refuser de l’affronter ne la fait pas disparaître.
La mort assistée n’est pas une négation de la vie. Elle est la reconnaissance que vivre ne se réduit pas à une fonction biologique. Elle affirme que la liberté humaine ne s’éteint pas à l’entrée de l’hôpital.
Le véritable scandale n’est pas d’offrir un choix.
Le scandale est de le refuser.
Ce que la République doit désormais affronter
Ce débat dérange parce qu’il révèle une limite au pouvoir de l’État.
Il oblige la médecine à admettre que soigner ne signifie pas toujours prolonger.
Il force la société à reconnaître que la vie ne peut être une obligation imposée par la loi.
Être favorable à la mort assistée, ce n’est pas céder au nihilisme. C’est affirmer que la dignité humaine ne peut être dissociée de la liberté, et que la liberté ne disparaît pas lorsque le corps s’effondre.
Une République adulte n’impose pas la survie.
Elle accompagne les choix, même lorsqu’ils la mettent face à ses propres vertiges.
C’est à cette hauteur que la France est aujourd’hui attendue.



